La non écriture ; le non-écrit est une pratique en soi. C'est apprendre à répondre aux questions suivantes : Qu'est-ce qu'on garde ? Qu'est-ce qu'on laisse tomber ? Cela peut s'avérer très difficile de retenir son geste au dernier moment et se dire "non, pas maintenant ; attendons encore ; ce n'est pas tout à fait ça que je veux dire ; ce n'est pas cette idée que je veux montrer ; cette intrigue n'est pas la bonne, elle figerait un peu trop le tout".
Le non-écrit, la non-écriture, demande la sagesse de se laisser écrire. Oui, c'est tout à fait ça. C'est permettre au récit, aux émotions de s'imprimer, ou pas, en nous. Cela s'acquiert avec le temps, avec notre propre intelligence créatrice, notre intuition artistique. On finit alors par naturellement ressentir ce qui peut être retranscrit, ce qui mérite d'être oublié.
Cette pratique c'est aussi aller à l'essentiel. Pour éviter des redites, de tourner en rond.
Le non-écrit, la non-écriture, je pense que c'est également un espace pour le lecteur. Dans cette interstice, il peut se glisser, interpréter le texte, comprendre par lui-même. C'est du silence, une ouverture.
Accueillir cette démarche, permet de prendre conscience que l'histoire s'écrit d'elle même. Sans nous, écrivains, il se passe quelque chose - en nous et dans nos supports d'écriture. Ok, on l'accepte. Ok, on l'observe. Et alors...survient l’inattendu...Se manifeste une autre façon de concevoir...L'auteur se met en retrait et à la bonne distance il découvre l'autonomie du récit, tout ce qu'il se passe lorsqu'il se met en veille : Oh ! magie ! ô surprises !
Laisser être et laisser devenir : voilà en quoi consiste les procédés de la non-écriture, du non-écrit. En d'autres termes, l'écrivain se transforme alors en son propre public. Et il voit l'intrigue palpiter par elle-même.
Et voici que l'écrivain quitte la scène sur la pointe des pieds, le plus discrètement et silencieusement possible. Il quitte son bureau, il rebouchonne son stylo encre, il arrête de triturer sa lampe de chevet. "Allez ouste, bon débarras" pourrait dire l’œuvre. "Laisse-nous prendre la suite" pourrait-elle compléter. Et elle pourrait conclure par : "On te fera signe quand on aura nuancé et tourné le récit d'une autre manière ; la nôtre ; sans tous tes calculs ; juste avec la bonne dose de naturel et d’époustouflante histoire".
La capacité de non écrire, c'est se laisser infuser par l'hypothèse de telle ou telle piste. C'est rester en état d'écriture, sans pour autant écrire. On réfléchit au texte. On imagine la suite. On laisse partir telle idée, qui pourrait être géniale mais pourtant superflue et superficielle. On attend la bonne intuition, la vérité, le déclic.
Thomas MASSON
